Grâce à l'amabilité de
Jean Paul Morel journaliste, écrivain et chercheur, extrait de son excellent livre
"C'était Ambroise Vollard"
LA QUESTION DU LUXEMBOURG

Elle est très grave, la question du Luxembourg. Le sort de la peinture française en dépend.
L’Ecole impressionniste n’a, pour la représenter, que les quelques toiles du legs Caillebotte(1).
A l’exception de deux Matisse, de Laprade, d’un lamentable Bonnard, d’un piteux Marquet, la peinture contemporaine en est absente, et les étudiants d’art, les étrangers y chercheraient vainement les œuvres de nos artistes que les revues du monde entier, et quelques-uns de nos journaux, célèbrent périodiquement.
Depuis Louis XVIII, ce musée est destiné aux artistes vivants.
La galerie de la rue de Vaugirard fut
créée sous Louis XIII par Salomon de Brosse. Elle fut ouverte au public en
1750, sous les auspices de la reine
Marie de Médicis. Elle contenait de nombreux Rubens, des petits maîtres flamands et hollandais.
Pendant la Révolution, elle abrita les services administratifs, pour reprendre son rôle de galerie d’art en 1801. On y installe des Vernet, Pierre-Paul Prud’hon, Louis David. Eugène Delacroix, J. D. Ingres, Théodore Chassériau leur succèdent quand les œuvres passent au Louvre. Après la Commune, le conservateur
Etienne Arago(2) installe des Georges Michel, Gustave Courbet, Félix Ziem, Narcisse Diaz [de la Pena], Louis Ricard. M. Léonce Bénédite lui succéda en 1886.
Il y fit entrer MM. Louis Cabié, Achille Zo, Gaston Balande, Pierre Burgat-Charvillon, Charles Busson, Rosset [?], Camille Dufour, Louis Broquet, Charles Fouqueray, Azouaou Mammeri, Lucien Jonas, Charles Mengin, Fernand Cormon, Georges Rochegrosse, Aimé Morot, Diogène-Ulysse-Napoléon Maillart, Émile Friant, Jean Béraud, Francis Tattegrain, etc., etc., mais ni Georges Rouault, ni André Derain, Pablo Picasso, Maurice Utrillo, André Dunoyer de Segonzac, Maurice de Vlaminck, Luc-Albert Moreau, Othon Friesz, André Favory, Suzanne Valadon. Et la tâche du futur conservateur sera redoutable, car ce sont ces vides qu’il faut combler.
Or, quels sont les candidats ?
M.
Charles Masson(3), le conservateur adjoint à M
Léonce Bénédite, un vieux fonctionnaire à l’accueil très cordial. Le candidat actuellement offert à quatre contre un, M. Edouard Sarradin(4), conservateur du musée de Compiègne, qui tint durant une dizaine d’années la rubrique des avant-Salons au Temps, et semble plus à sa place dans un rôle de conservateur que de réorganisateur.
Il faut au Luxembourg, pour regagner le temps perdu, un homme énergique et ami des artistes.
Energique, car des mesures de salubrité s’imposent, et la tâche sera rude pour nettoyer les murs de tous les retours de l’enterrement, mitrons, communiantes, couchers de soleil sur l’Adriatique, bayadères, moukères et rombières qui l’encombrent.
Ami des artistes, car pour accrocher aux murs des Utrillo, Vlaminck, Rouault, Segonzac, Picasso, etc., il ne faut point songer à les acquérir au moyen des faibles crédits du musée, mais les obtenir gracieusement des artistes.
Trois hommes sont particulièrement qualifiés :
André Salmon, Pierre Andry-Farcy, Louis Vauxcelles.
André Salmon(5), l’historiographe de L’Art vivant, l’ami et le compagnon des peintres qui ont fait leur preuve depuis 1902.
Pierre Andry-Farcy(6), conservateur du musée de Grenoble, qui en fit le premier musée de province, tant par le classement heureux des oeuvres anciennes que par l’habileté qu’il mit à obtenir des peintres et de leurs marchands, des oeuvres représentatives(7), et qui obtint le legs de M. Marcel Sembat et de Mme Geneviève Agutte(8), qui constitue le plus massif ensemble de peinture moderne contenu dans un musée.
Enfin, Louis Vauxcelles(9). Celui-ci a des idées précises de réorganisation. Ayant servi âprement, lorsque c’était indispensable, la cause de la jeune peinture, voici un homme dont le jugement fut rarement faillible et qui a prouvé qu’il était un ardent travailleur. Avec lui, nous aurions non seulement un conservateur, mais un organisateur. Il ne songe point à bouleverser le musée qui doit lui être confié, mais à mettre en valeur les œuvres qui y sont déjà et qu’il augmentera de tout ce que la peinture et la statuaire modernes comptent de talents.
Lorsque la succession de M. Léonce Bénédite s’est ouverte, avant même qu’il eût songé à poser sa candidature au Luxembourg, quelques peintres et sculpteurs ont décidé spontanément d’émettre le vœu que ce soit à M. Louis Vauxcelles que revint la conservation de notre musée d’art moderne.
Grossie sans cesse de nouveaux noms, voici la liste d’artistes qui viennent solliciter du ministre très érudit et très énergique, une mesure en faveur d’un candidat que ses mérites d’écrivain d’art semblent désigner à cette tâche :
“A l’insu de l’intéressé, les soussignés ont pris l’initiative de demander au ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts [Anatole de Monzie] la nomination de M. Louis Vauxcelles comme conservateur du musée du Luxembourg.
Signé :
Claude Monet, Frantz Jourdain, Armand Guillaumin
Edmond Aman-Jean, Antoine Bourdelle, Charles Despiau, Jules Chéret, Henri Duhem, Henri Lebasque, Othon Friesz, Pierre Laprade, Luc-Albert Moreau, André Dunoyer de Segonzac, Charles Dufresne, Félix Vallotton, Pierre Chareau, Pierre Poisson, André Favory, Gus Bofa, Jean-Émile Laboureur, Henri Manguin, Louis Süe, André Mare, Henry de Waroquier, Abel Faivre, Fernand David, Chana Orloff, Louise Hervieu, Achille Ouvré, Roland Chavenon, Louis Verdilhan, princesse Marie Tenicheff, Suzanne Valadon, André Utter, Georges Sabbagh, Jules Grun, Charles Carlègle, Marc Bastard, Moïse Kisling, Louis Marcoussis, Yves Alix, Jean Lurçat, Charles Guérin, Bernard Boutet de Monvel, Valdo-Barbey, Maurice de Vlaminck, Maxime Real del Sarte, D. O. Widhopff, Jean Marchand, Maurice Bompard, Maurice Marinot, Louise Bonfils, E. Decœur, Mathurin Meheut, Hélène Dufau, Georges Menier, Ignacio Zuloaga,
et Louis Legrand, Adolphe Willette, François Pompon, Aristide Maillol, Maurice Utrillo, Auguste Perret.�
Et les adhésions continuent à parvenir en masse au sculpteur Pierre Poisson.
La question du Luxembourg est celle même de l’art français contemporain. Nous attendons de notre ministre des Beaux-Arts une mesure qui satisfera plus les artistes et les érudits que les politiques.
Florent FELS
Les Nouvelles littéraires, n°139, 13 juin 1925, p. 7
1. Legs de Gustave Caillebotte (Paris, 1848 - Gennevilliers, 1894), officiellement accepté, après deux ans de tractations, le 26 février 1896, et qui, sur 67 œuvres proposées, comprendra 40 œuvres — sélectionnées par Renoir, désigné par Caillebotte comme son exécuteur testamentaire — de : Millet, Gavarni, Cézanne, Degas, Manet, Monet, Pissarro, Renoir et Sisley. Leur exposition, en février 1897, provoquera les protestations de l’Académie et une interpellation au Sénat. Faute, fut-il dit, de place, le legs ne sera intégré aux collections, au Louvre, qu’en 1928.
Sur l’“affaire�, voir : Pierre Vaisse, “Le legs Caillebotte d’après les documents�, et Marie Berhaut, “Le legs Caillebotte. Vérités et contrevérités�, Bulletin de la Société de l’histoire de l’art français [année 1984], 1985, p. 201-238 ; Anne Distel, “Gustave Caillebotte�, Les collectionneurs des impressionnistes, Bibliothèque des Arts, Paris, 1989, p.245-262 ; Pierre Vaisse, “L’affaire Caillebotte�, L’Histoire, n°158, septembre 1992, p. 7-14 ; Anne Distel, “Gustave Caillebotte, peintre, mécène et collectionneur�, Catalogue de l’exposition Gustave Caillebotte 1848-1894, RMN, Paris, 1994, p.21-30.
2. Etienne Arago (Estagel/Pyr.-Or., 1802 - Paris, 1892), frère du savant et homme politique François Arago (Estagel/Pyr.-Or., 1786 - Paris, 1853). Comme son frère, il fit partie de l’opposition au régime de la monarchie de Juillet, participa à la révolution de 1848, à la suite de quoi il dut s’exiler dix ans à Bruxelles. Son titre de conservateur en 1880 peut être lu comme une réhabilitation politique.
3. Charles Masson (Beaune/Côte d’Or, 1858 - id., 1931). Voir plus loin interview de Charles Masson par Georges Charensol (L’Art vivant, n° 16, 15 août 1925, p. 33-34).
4. Edouard Sarradin (Nantes, 1869 - Versailles, 1957). Officier de la Lég. d’H.
5. André Salmon (Paris, 1881 - Sanary s/Mer/Var, 1969), critique d’art. Auteur notamment de La Jeune peinture française et La Jeune sculpture française, Collection des Trente, Paris, 1912, L’Art vivant, Crès, Paris, 1920, Propos d’atÉlier, G. Crès et Cie, Paris, 1922. Cf. aussi ses Souvenirs sans fin, Gallimard, 3 vol., 1955, 1956, 1961. Voir plus loin sa réponse à l’enquête.
6. Pierre Andry-Farcy (Charleville/Ardennes, 1882 - Toulouse, 1950), conservateur du musée de Grenoble de 1919 à 1949. Officier de la Lég. d’H. en 1937 Voir plus loin sa réponse à l’enquête.
7. Hélène Vincent, dans le catalogue de l’exposition Andry-Farcy, un conservateur novateur. Le musée de Grenoble de 1919 à 1949 (28 juin-11 octobre 1982, Musée de Peinture, Grenoble, 1982), cite : Allée dans le bois de Clamart, don de Henri Matisse en 1920, et premier Matisse entré ainsi dans une collection publique française, suivi de Intérieur aux aubergines, don du peintre en 1922 ; Le Parc de Saint-Cloud, don de Raoul Dufy en 1920 ; La Femme au chien de Pierre Bonnard, et La Toilette de Suzanne Valadon, “envois de l’Etat� en 1920 ; Femme lisant, don de Pablo Picasso en 1921 ; La Force et La Victoire, deux sculptures (plâtres), don d’Antoine Bourdelle en 1921, suivies de La Vierge à l’offrande, donnée en 1923 ; et surtout Jardin de Giverny, don de Claude Monet en 1923.
8. Legs Marcel Sembat (Bonnières s/Seine/Seine-et-Oise, 1862 - Chamonix/Hte-Savoie, 1922), député socialiste de la Seine pendant trente ans & Georgette Agutte-Sembat (Paris, 1867- Chamonix/Hte-Savoie, 1922), femme du précédent, peintre et sculpteur elle-même. Legs enregistré le 26 septembre 1923 ; les salles, spécialement aménagées pour l’accueillir, seront inaugurées dès le 11 septembre 1924.
Ce legs (44 peintures, 24 dessins, 2 sculptures) apportait au musée de Grenoble des œuvres de : Georgette Agutte (œuvres choisies par Paul Signac), Lucie Cousturier, Henri-Edmond Cross, André Derain, Othon Friesz, Paul Gauguin, Pierre Girieud (S), Charles Guérin, Roger de La Fresnaye, Henri Lebasque, Léon Lehmann, Maximilien Luce, Henri Manguin, Albert Marquet, Henri Matisse, Charles Milcendeau, Jean Peske, René Piot, Jean Puy, Auguste Rodin (S), Georges Rouault, Ker-Xavier Roussel, Jeanne Selmersheim-Desgranges, Paul Signac, Kees Van Dongen, Théo Van Rysselberghe, Maurice de Vlaminck, Edouard Vuillard.
9. Louis Vauxcelles (Louis Mayer dit, alias Pinturrichio, Paris, 1870- id., 1939 ?), critique d’art. Officier de la Lég. d’H. Voir plus loin sa réponse à l’enquête.