Pour un musée d'Art Moderne à Paris
Par elisabeth, 27 juillet 2007 à 01h :: Arts de tous les temps :: #509 ::
Grâce à l'amabilité de Jean Paul Morel chercheur et journaliste auteur entre autres de
"C'était Ambroise Vollard" voir
ici et lÃ
SÉGUIER / R.M.N., 1996
CITATIONS EN EXERGUE

Il aurait été tout à fait regrettable que les étrangers qui viendront à Paris à cette époque, eussent à constater qu’il leur était plus facile de voir de la peinture française chez eux que chez nous.
En Russie bolchevique même — une note de Paul Morand aux Nouvelles littéraires nous l’apprend —, nos maîtres impressionnistes, et Degas, et Toulouse-Lautrec, et Cézanne, sont mieux représentés à Moscou qu’à Paris, par des tableaux provenant de collections privées devenues publiques après la Révolution(2). Mais l’Etat français n’aurait pas eu besoin de mitrailleuses pour faire du musée du Luxembourg le plus beau musée moderne du monde. Grâce aux initiatives que nous indiquions, et en particulier à celle du Salon des Indépendants — qui donnera un aperçu de ce que fut l’œuvre des grands indépendants —, Paris ne fera pas figure de pauvre aux yeux des visiteurs de cet été. Surtout si, comme nous l’espérons, ces expositions sont ouvertes au cœur même de la ville.
Mais après ? Lorsque les tableaux et les sculptures réunis pour quelques mois auront repris leur place dans les collections particulières ?
On s’apercevra alors, plus encore qu’auparavant, combien est grave l’absence à Paris d’un musée où seraient réunies des œuvres représentatives de l’art vivant.
Est-ce une folie de penser que cette lacune pourrait être comblée ?
Nous ne le croyons pas. Un mécène, en Amérique, a entrepris de doter son pays de galeries déjà riches en œuvres considérables ; ne peut-on concevoir que, chez nous, un geste semblable puisse être fait ? Un tel mécène, évidemment, ne se rencontre pas aisément, mais, à défaut d’un seul, il pourrait y en avoir plusieurs, réunis pour un effort commun. Parmi les grands collectionneurs, en est-il beaucoup qui refuseraient de prêter leur concours à la création d’un musée d’art moderne à Paris ? Quant aux artistes vivants, ne consentiraient-ils pas à certains sacrifices pour y figurer ? L’exemple du musée de Grenoble(3) permet tous les espoirs.
Ce projet, d’ailleurs, n’est déjà plus tout à fait un projet en l’air Nous croyons savoir que la Société des Amateurs d’art et Collectionneurs(4) l’a envisagé et cherche les possibilités qu’il y aurait de le réaliser. Tout cela, naturellement, est encore très vague, très imprécis. Il y aura de multiples difficultés à résoudre, lorsqu’il s’agira de choisir les œuvres dignes d’entrer dans ce musée, mais il est très réconfortant de penser qu’un mouvement se dessine dans ce sens. Et sitôt que ce mouvement s’affirmera, nous sommes persuadé qu’il sera soutenu par des forces venues de partout.
André WARNOD*
Comœdia, n°4445, 22 février 1925, p. 4.
* André Warnod (Giromagny/Belfort, 1885 - Paris, 1960) critique d’art, auteur notamment de Les berceaux de la jeune peinture, Montmartre - Montparnasse. L’Ecole de Paris, Ed. Albin Michel, Paris, 1925.
1. Célèbre “Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes�.
2. Les collections russes de peinture moderne française viennent de deux riches familles, marchands dans le textile : les Chtchoukine et les Morozov.
Piotr Chtchoukine (Moscou, 1853 - id., 1912), collection donnée en 1905 au Musée d’histoire ; Ivan Chtchoukine (Moscou, 1869 - Paris, 1908), collection rachetée par son frère Sergueï ; et Sergueï Ivanovitch Chtchoukine (Moscou, 1854 - Paris, 1936), collection d’abord destinée à la Galerie Trétiakov, nationalisée en 1918, conservée au palais Troubetzkoy — devenu en 1925 le Musée d’art occidental moderne, rebaptisé en 1948 musée Pouchkine —, et alors répartie entre le musée de l’Ermitage à Léningrad et le musée Pouchkine à Moscou.
Mikhail Morozov (Moscou/Russie, 1870 - id., 1904), collection donnée en 1910 à la Galerie Tretiakov, englobée dans le Musée d’art occidental moderne en 1925, et Ivan A. Morozov (Moscou/Russie, 1821 - Karlsbad/Autr., 1921), collection nationalisée en 1919, répartie entre le musée de l’Ermitage à Léningrad et le musée Pouchkine à Moscou.
Cf. cette année-là , B. Ternovetz [directeur du musée], “Le Musée d’art moderne de Moscou�, L’Amour de l’art, n°12, décembre 1925.
3. Voir plus loin Pierre Andry-Farcy.
4. A l’initiative de Daniel Tzanck, voir écho suivant.
PAR FLORENT FELS**
** Florent Fels (Florent Feisenberg dit, Paris, 1893 - Monaco, 1977), critique d’art, notamment co-fondateur avec Marcel Sauvage de Action -1920-1922-, et rédacteur en chef de L’Art vivant de 1925 à 1935. Auteur de L’Art vivant de 1900 à nos jours, Pierre Cailler, Genève, 1956, 2 vol.
1. “Cinquante années de peinture française (1875-1925)� exposait un ensemble d’oeuvres de Courbet à Picasso. 2. Léonce Bénédite (Nîmes, 1859 - Paris, 12 mai 1925), conservateur-adjoint d’Etienne Arago en 1886, devenu conservateur en chef en 1892. Il avait mené en 1899 la première campagne pour la construction d’un nouveau musée. Rapporteur général de la section des Beaux-Arts à l’Exposition universelle de 1900. Auteur de Le Musée du Luxembourg, 1894, Les collections étrangères du musée du Luxembourg, 1924.
3. Le “jeune� élu sera le conservateur-adjoint de Léonce Bénédite, Charles Masson, alors âgé de 67 ans...
4. Les “choix� de Paul Léon en matière d’“artistes d’aujourd’hui�, d’après son ouvrage paru en 1925 — en fait, recueil de ses discours —, se limitent à : Alfred Roll (à l’occasion de son décès en 1919), Emmanuel Frémiet (1824-1910), pour l’inauguration d’une statue à sa mémoire au Museum d’histoire naturelle, en 1924) et Maurice Denis (à l’occasion d’un banquet offert en son honneur au moment de l’exposition de son œuvre au Pavillon de Marsan en 1924)
Jean-Paul Morel a mené l’enquête, de La Réunion à Paris. Il a cumulé, pendant plus d’une décennie, une documentation extraordinaire sur ce curieux bonhomme, mort brutalement en 1939, dans un accident de voiture. Loin d’être une biographie classique, cet ouvrage propose plutôt des pistes de réflexion, grâce à ces documents, le plus souvent inédits. Après une formation de philosophe, Jean-Paul Morel a été journaliste au Matin de nombreuses années. Il s’est spécialisé dans l’histoire de l’art et a été commissaire de plusieurs expositions dont celles consacrées à Valloton et Toulouse- Lautrec. Il a édité de nombreux ouvrages, dont plus récemment Le père Ubu à la guerre d’A. Vollard et La peinture couillarde de P. Cézanne (Mille et une Nuits).POUR UN MUSÉE FRANÇAIS D’ART MODERNE
SÉGUIER / R.M.N., 1996
CITATIONS EN EXERGUE

“Oh, ce musée. [...] Les maîtres de la peinture actuelle sont absents. Et nous applaudirons à un incendie assainissant le hangar luxembourgeois, si ne s’accumulaient là des documents indispensables aux monographes futurs de la bêtise au XIXe siècle.�“POUR UN MUSÉE D’ART MODERNE À PARIS�
Félix Fénéon
(“Le musée du Luxembourg�, Le Symboliste, 15 octobre 1886)
“Delendum est museum�
Noël Clement-Janin
(“Le musée du Luxembourg�, Estafette, 2 janvier 1894)
“Une vaste prison, mais aussi un Lupanar obligatoire. À Saint-Denis, les rois ont leur tombe ; les peintres ont le Luxembourg.[...] Il fallait le détruire de fond en comble, et non y introduire d’honnêtes gens comme mélange. [...] Je sais bien que dans les cimetières, peu importe le voisinage, mais pour les vivants, il importe.�
Paul Gauguin (Racontars de Rapin, septembre 1902)
Il aurait été tout à fait regrettable que les étrangers qui viendront à Paris à cette époque, eussent à constater qu’il leur était plus facile de voir de la peinture française chez eux que chez nous.
En Russie bolchevique même — une note de Paul Morand aux Nouvelles littéraires nous l’apprend —, nos maîtres impressionnistes, et Degas, et Toulouse-Lautrec, et Cézanne, sont mieux représentés à Moscou qu’à Paris, par des tableaux provenant de collections privées devenues publiques après la Révolution(2). Mais l’Etat français n’aurait pas eu besoin de mitrailleuses pour faire du musée du Luxembourg le plus beau musée moderne du monde. Grâce aux initiatives que nous indiquions, et en particulier à celle du Salon des Indépendants — qui donnera un aperçu de ce que fut l’œuvre des grands indépendants —, Paris ne fera pas figure de pauvre aux yeux des visiteurs de cet été. Surtout si, comme nous l’espérons, ces expositions sont ouvertes au cœur même de la ville.
Mais après ? Lorsque les tableaux et les sculptures réunis pour quelques mois auront repris leur place dans les collections particulières ?
On s’apercevra alors, plus encore qu’auparavant, combien est grave l’absence à Paris d’un musée où seraient réunies des œuvres représentatives de l’art vivant.
Est-ce une folie de penser que cette lacune pourrait être comblée ?
Nous ne le croyons pas. Un mécène, en Amérique, a entrepris de doter son pays de galeries déjà riches en œuvres considérables ; ne peut-on concevoir que, chez nous, un geste semblable puisse être fait ? Un tel mécène, évidemment, ne se rencontre pas aisément, mais, à défaut d’un seul, il pourrait y en avoir plusieurs, réunis pour un effort commun. Parmi les grands collectionneurs, en est-il beaucoup qui refuseraient de prêter leur concours à la création d’un musée d’art moderne à Paris ? Quant aux artistes vivants, ne consentiraient-ils pas à certains sacrifices pour y figurer ? L’exemple du musée de Grenoble(3) permet tous les espoirs.
Ce projet, d’ailleurs, n’est déjà plus tout à fait un projet en l’air Nous croyons savoir que la Société des Amateurs d’art et Collectionneurs(4) l’a envisagé et cherche les possibilités qu’il y aurait de le réaliser. Tout cela, naturellement, est encore très vague, très imprécis. Il y aura de multiples difficultés à résoudre, lorsqu’il s’agira de choisir les œuvres dignes d’entrer dans ce musée, mais il est très réconfortant de penser qu’un mouvement se dessine dans ce sens. Et sitôt que ce mouvement s’affirmera, nous sommes persuadé qu’il sera soutenu par des forces venues de partout.
André WARNOD*
Comœdia, n°4445, 22 février 1925, p. 4.
* André Warnod (Giromagny/Belfort, 1885 - Paris, 1960) critique d’art, auteur notamment de Les berceaux de la jeune peinture, Montmartre - Montparnasse. L’Ecole de Paris, Ed. Albin Michel, Paris, 1925.
1. Célèbre “Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes�.
2. Les collections russes de peinture moderne française viennent de deux riches familles, marchands dans le textile : les Chtchoukine et les Morozov.
Piotr Chtchoukine (Moscou, 1853 - id., 1912), collection donnée en 1905 au Musée d’histoire ; Ivan Chtchoukine (Moscou, 1869 - Paris, 1908), collection rachetée par son frère Sergueï ; et Sergueï Ivanovitch Chtchoukine (Moscou, 1854 - Paris, 1936), collection d’abord destinée à la Galerie Trétiakov, nationalisée en 1918, conservée au palais Troubetzkoy — devenu en 1925 le Musée d’art occidental moderne, rebaptisé en 1948 musée Pouchkine —, et alors répartie entre le musée de l’Ermitage à Léningrad et le musée Pouchkine à Moscou.
Mikhail Morozov (Moscou/Russie, 1870 - id., 1904), collection donnée en 1910 à la Galerie Tretiakov, englobée dans le Musée d’art occidental moderne en 1925, et Ivan A. Morozov (Moscou/Russie, 1821 - Karlsbad/Autr., 1921), collection nationalisée en 1919, répartie entre le musée de l’Ermitage à Léningrad et le musée Pouchkine à Moscou.
Cf. cette année-là , B. Ternovetz [directeur du musée], “Le Musée d’art moderne de Moscou�, L’Amour de l’art, n°12, décembre 1925.
3. Voir plus loin Pierre Andry-Farcy.
4. A l’initiative de Daniel Tzanck, voir écho suivant.
PAR FLORENT FELS**
[Paul LÉON] — ... Je ne suis pas l’ennemi de ce qui est nouveau. J’admire cette jeune peinture française actuellement exposée au Pavillon de Marsan1.Les Nouvelles littéraires, n°138, 6 juin 1925, extrait de “L’affaire de l’Exposition des Arts décoratifs�, par Florent Fels, p.4. * Paul Léon (Rueil, 1874 - ?, 1962), chef de cabinet, en 1905, de E. Dujardin-Beaumetz, sous-secrétaire d’Etat aux Beaux-Arts, directeur du service de l’architecture (créé pour lui) en 1907, puis directeur des Beaux-Arts de 1919 à 1932. Académie des Beaux-Arts en 1922 ; Grand-Croix de la Lég. d’H. Auteur de Art et artistes d’aujourd’hui, Charpentier-Fasquelle, Paris, 1925, et Du Palais Royal au Palais Bourbon, Souvenirs[1943], Albin Michel, Paris, 1974.
[Florent FELS] — Pourquoi n’intervenez-vous pas pour nous doter d’un musée d’art moderne français ?
[P. L.] — Parce que les oeuvres de Henri Matisse, Pablo Picasso, Maurice Utrillo, Maurice de Vlaminck, André Dunoyer de Segonzac sont hors de prix, et que nos crédits sont limités.
[Fl. F.] — J’ai proposé en 1920 de faire donner au Luxembourg des œuvres de ces peintres. M. Léonce Bénédite me les a refusées.
[P. L.] — M. Bénédite aurait de toute façon quitté le Luxembourg cette année(2).
[Fl. F.] — Qui le remplacera ?
[P. L.] — Un jeune, n’en doutez pas(3).
[Fl. F.] — Nommé par qui ?
[P. L.] — Par les deux secrétaires perpétuels des Académies, assistés par trois conservateurs des musées nationaux, lesquels désignent au Ministre leurs candidats, parmi lesquels le Ministre choisira.
[Fl. F.] — Je comprends aisément qu’avec un tel système, on ne parvienne qu’à nous doter de fonctionnaires de second choix, que rien ne semble destiner à l’organisation des grands musées d’art.
En somme, il nous faudrait un ministre énergique, un dictateur, qui aime les arts, les serve énergiquement et sache imposer un candidat de son choix !
M. le Directeur sourit doucement : “Je suis très libéral, je suis très libéral�, et tout ce qu’il ajoute me semble si bienveillant, si gagné à l’art contemporain4 qu’il me semble être en face d’un autre moi-même.
Je remets à M. le Directeur le dernier numéro de L’Art vivant. Il sourit : “Je le connais... et je le lis régulièrement�, ajoute-t-il. Quelle référence!
** Florent Fels (Florent Feisenberg dit, Paris, 1893 - Monaco, 1977), critique d’art, notamment co-fondateur avec Marcel Sauvage de Action -1920-1922-, et rédacteur en chef de L’Art vivant de 1925 à 1935. Auteur de L’Art vivant de 1900 à nos jours, Pierre Cailler, Genève, 1956, 2 vol.
1. “Cinquante années de peinture française (1875-1925)� exposait un ensemble d’oeuvres de Courbet à Picasso. 2. Léonce Bénédite (Nîmes, 1859 - Paris, 12 mai 1925), conservateur-adjoint d’Etienne Arago en 1886, devenu conservateur en chef en 1892. Il avait mené en 1899 la première campagne pour la construction d’un nouveau musée. Rapporteur général de la section des Beaux-Arts à l’Exposition universelle de 1900. Auteur de Le Musée du Luxembourg, 1894, Les collections étrangères du musée du Luxembourg, 1924.
3. Le “jeune� élu sera le conservateur-adjoint de Léonce Bénédite, Charles Masson, alors âgé de 67 ans...
4. Les “choix� de Paul Léon en matière d’“artistes d’aujourd’hui�, d’après son ouvrage paru en 1925 — en fait, recueil de ses discours —, se limitent à : Alfred Roll (à l’occasion de son décès en 1919), Emmanuel Frémiet (1824-1910), pour l’inauguration d’une statue à sa mémoire au Museum d’histoire naturelle, en 1924) et Maurice Denis (à l’occasion d’un banquet offert en son honneur au moment de l’exposition de son œuvre au Pavillon de Marsan en 1924)
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.