Les tableaux d’une « orchestration »

Par notre musicologue préférée Hélène Mouty
A l’issue du concert de l’Orchestre Symphonique de Mulhouse qui présentait ce week-end et en clôture de saison 2007/2008 de très belles œuvres comme les préludes de Franz Liszt, le concerto n°2 pour piano de Béla Bartok et en deuxième partie les Tableaux d’une exposition de Moussogsky/Ravel, on ne peut s’empêcher de transformer cette exposition en
« Tableaux d’une orchestration » rendant ainsi hommage à Ravel, à la peinture et à la musique russe.
Les tableaux d'une « exposition » sont à l’origine un cycle de pièces pour piano écrites par Modeste Moussorgski entre juin et juillet 1874, et orchestrées postérieurement par Maurice Ravel en 1922.
Il s'agit d'un recueil de pages juxtaposées avec fantaisie, reliées entre elles par une Promenade, à la manière d'un cycle schumannien permettant à l’auditeur / spectateur de déambuler et de contempler les œuvres de Victor Hartmann (aquarelliste, maquettiste de théâtre et architecte).
C’est une évocation, dit André Lischke, auteur de "histoire de la musique russe des origines à la révolution",
«des “tableaux” correspondant à ses fascinations et à ses archétypes : scènes populaires, univers des enfants, fantasmagories, obsession de la mort, attachement à la grandeur épique de l'ancienne Russie».
Moussorgsky ne se contente pas de décrire par la musique les scènes réalistes (un chariot tiré par des bœufs, le marché de Limoges) ou d'inspiration fantastique (l’archétype du gnome se retrouve dans les légendes et le folklore de nombreux pays d’Europe) mais il en donne la vision qu'il en a en tant que "promeneur" visitant cette exposition.
Pour illustrer ces propos, vous pouvez voir grâce aux vidéos ci-contre les 3 dessins originaux proposés par Victor Hartmann lui-même.
Ballet des poussins dans leurs coquilles
Il s’agit d’une esquisse de costume pour le ballet “Trilby” mis en scène par Marius Petipa.
Le dessin montre deux personnages portant un costume en forme d’oeuf et portant des casques en forme de tête de poulet
La cabane de Baba-Yaga sur des pattes de poule
Baba-Yaga est une sorcière issue des contes de fée russes vivant dans une hutte aux pattes de poulets qui tourne sans cesse sur elle-même. La sorcière vit dans les bois et vole sur un balai magique. Elle se nourrit d’enfants perdus.
L’extrait traduit le vol du balai que la sorcière a enfourché. Elle disparaît dans la forêt, et la musique se modifie en un lent passage saccadé: la hutte traverse les bois sur ses pattes. Soudain, la sorcière réapparaît dans les airs pour le morceau final.
La grande porte de Kiev
La grande porte de Kiev : “le dessin d’Hartmann représente son projet de construction d’une porte d’entrée pour la ville de Kiev, de style ancien russe massif, avec une coupole en forme de casques. Cet extrait d’inspiration patriotique rappelle l’affirmation nationaliste de Moussorgsky avec l’utilisation récurrente des percussions et des cuivres. Pour l’anecdote, Hartmann avait concouru pour un projet de construction de la nouvelle porte principale de Kiev destinée à commémorer la tentative déjouée d’assassinat du Tsar Alexandre II à cet endroit. Il n’y eut pas de vainqueur dans cette compétition d’architectes et il n’y eut pas de porte non plus, faute d’argent.
Dans ce final, la musique représente une fastueuse procession à travers la porte et dévoile une musique à la fois flamboyante et majestueuse.
La musique de Ravel apparaît d’emblée profondément originale, voire inclassable. Ni absolument moderniste ni simplement impressionniste (comme Debussy, Ravel refusait catégoriquement ce qualificatif qu'il estimait réservé à la peinture) elle s’inscrit bien davantage dans la lignée du classicisme français initié au XVIIIe siècle.
Avec les influences de Rimsky-Korsakov, Stravinsky et les ballets russes, Ravel trouva dans cette musique une source d’inspiration pour les curiosités modales, rythmiques et harmoniques. Tout en s'inscrivant dans une esthétique indiscutablement française, il su tirer profit de son intérêt pour les musiques de toutes origines. Il conforte aussi l’image d’un musicien toujours épris de rythmes et de musiques folkloriques.
Pour information, après le Boléro de Ravel, qui est le compositeur français qui s’exporte le mieux, Les tableaux d’une exposition est la deuxième œuvre la plus jouée et entendue au monde. Comme d’autres œuvres de Ravel, qui était fasciné par le monde l’enfance, elle a la particularité d’être accessible dès le plus jeune âge en version piano et orchestrale.