La Fondation Beyeler présente une exposition exceptionnelle en deux parties, centrée autour du concept d’EROS
Le premier volet «
EROS – Rodin et Picasso » regroupe une vingtaine de sculptures et 50 des légendaires aquarelles
d’Auguste Rodin ainsi qu’un ensemble important d’œuvres de
Pablo Picasso. La juxtaposition captivante de ces travaux, qui appréhendent le thème de l’érotisme sous des aspects très divers, marque en même temps la rencontre entre l’aube du modernisme et son épanouissement triomphal. Chez ces deux artistes novateurs, qui ont profondément marqué leur époque, l’érotisme n’est pas un motif parmi d’autres ; il peut être considéré comme le ressort même de leur création.
Dans son œuvre sculptée, Rodin appréhendait le corps humain comme un fragment d’une masse primitive, auquel il donnait une lisibilité nouvelle en l’extrayant de cette gangue par une approche pleine de sensualité et de créativité. Dans ses aquarelles osées des années ultérieures, il visait surtout à accéder, par une accentuation radicale de l’érotique, à une expression extrême des possibilités de son art.
Plus encore que chez Rodin sans doute, l’érotisme a occupé une place centrale dans la création de Picasso. Démiurge du modernisme pris dans une perpétuelle quête amoureuse, il resta fidèle à lui-même à travers tous ses styles et toutes ses évolutions : au-delà des différentes femmes qu’il aima, c’est à l’ensemble du visible que ses œuvres prêtent des formes nouvelles, que l’on n’avait encore jamais vues.
Premier Volet
Il se termine le 16 octobre
Le second volet intitulé
Eros dans l’art moderne propose, en partant d’un angle de vue plus large, un vaste panorama comptant plus de 200 œuvres. On peut découvrir les différentes appréhensions et évolutions de l’érotisme dans l’art en partant des débuts du modernisme pour parcourir tout le XXe siècle avant d’arriver à l’actualité la plus récente.
Certaines de ces œuvres présentent l’érotisme avec une clarté sans fard tandis que d’autres choisissent une forme plus allusive qui ne se révèle qu’à un regard approfondi. A cet égard, il convient d’accorder une attention toute particulière aux installations spatiales post-surréalistes de
Rebecca Horn. Presque tous les moyens d’expression artistique de l’art moderne et contemporain sont représentés dans cette exposition : la peinture aussi bien que la sculpture, la vidéo et le cinéma, mais aussi la gravure, le dessin et la photographie.
Cette exposition rend tangible la fascination qu’éprouvent les artistes pour Eros, principe qui maintient le monde, et donc l’art, en mouvement, source de vie en même temps que de mort. Le concept d’Eros recèle, on le voit, bien davantage que l’érotisme pur et simple.
La volonté d’approcher ce phénomène a engendré de nombreux modes de représentation artistiques, maintes tentatives pour exprimer l’indicible et pénétrer jusqu’au cœur du grand mystère de la génération et de l’inspiration. Cette exposition pose des questions dont la réponse demeure en suspens, suivant ainsi l’exemple des artistes eux-mêmes, qui se sont inlassablement donné pour tâche de dévoiler dans l’Eros quelque chose que l’on ne saurait appréhender dans son intégralité que sous forme allusive. Ces questions concernent notamment l’idée, née au XIXe siècle, faisant du sexe féminin prêt à la procréation « l’origine du monde ». Cette représentation est-elle le reflet d’un regard typiquement « masculin » ? Existe-t-il une vision spécifiquement féminine de l’Eros ? Comment se présente aujourd’hui le rapport entre art et pornographie ? Et enfin, l’interrogation à laquelle il est peut-être le plus difficile d’apporter une réponse : pourquoi l’art est-il indéniablement lié à l’Eros, pourquoi, pour reprendre une expression de Picasso, n’est-il « jamais chaste ? »
La complexité de ce thème se reflète dans les points forts de l’exposition. Celle-ci offre d’abord, sous la pensée directrice d’Eros, un aperçu novateur et peu conventionnel de certains aspects de l’art moderne. Mais elle cherche également à retracer l’évolution de la représentation de l’érotisme, depuis une peinture de nu qui s’affranchit de plus en plus des conventions jusqu’à des œuvres qui renoncent en grande partie à recourir au corps dénudé pour exprimer l’érotique, préférant faire naître celui-ci dans l’esprit du spectateur. On relèvera que la peinture de nu érotique n’est pas seulement présente chez des classiques comme
Klimt et
Schiele,

mais qu’elle le reste chez des artistes contemporains, comme
Marlene Dumas.

Cette exposition se consacre notamment au rêve du siècle bourgeois : arriver à appréhender l’homme et la nature comme une entité. Ce désir s’exprime aussi bien dans les tableaux impressionnistes de
Renoir représentant des femmes nues dans la nature, que dans les travaux des expressionnistes allemands réunis autour
d’Ernst Ludwig Kirchner, qui ont cherché, dans leur création comme dans leur vie, à se libérer de toutes les contraintes bourgeoises ou dans les grandioses associations photographiques de
Bill Brandt réunissant paysages et corps des années 1950.
L’importante contribution des surréalistes se manifeste à travers la fascination pour l’Eros dans l’inconscient et le rêve ; ils traduisent la bizarrerie érotique en impressionnantes formules picturales, dont
El gran masturbador de Salvador Dalí (1929), présent dans cette exposition, offre peut-être le meilleur exemple.

L’exposition consacre un autre temps fort au vaste thème d’« Eros et le corps ». Certaines obsessions apparaissent avec une grande énergie, comme chez
Hans Bellmer, dont les objets et les dessins,
choquants sans doute
, n’en révèlent pas moins, dans leur impénétrabilité même, une profonde intelligence de la sexualité, du corps et de l’expérience charnelle. Dans ses célèbres dessins, Egon Schiele redéfinit lui aussi la représentation d’Eros en érigeant les nus en motifs de représentation à contre-courant de tous les idéaux habituels du beau.
L’exposition n’oublie pas la fréquente assimilation d’Eros au sexe, qu’elle soit inconsciente, comme dans le merveilleux tableau d’un couple intitulé L’Homme et la Femme de Pierre Bonnard (1900), ou explicite, comme dans les American Nudes de
Tom Wesselmann, prétendument dégradés en objet de désir.
Les multiples facettes de l’appropriation spécifiquement féminine d’Eros apparaissent à travers de nombreux travaux présentés dans cette exposition. Il convient à cet égard d’accorder une attention particulière aux installations spatiales post-surréalistes de
Rebecca Horn,

qui se passent totalement de la représentation du corps humain. C’est une tout autre approche, tant par les dimensions que par la conception artistique, qu’a choisie
Louise Bourgeois, 95 ans aujourd’hui, dont les œuvres fascinantes oscillent entre dégoût et beauté, brutalité et tendresse.

Araki Erotos
La Fondation Beyeler nous offre ainsi un formidable panorama d'Eros dans l'art qu'il ne faudrait absolument pas rater.
En observant les visiteurs, on voit des couples complices, plutôt souriants, une bonne humeur générale règne dans cette exposition. Il n'est pas conseillé d'y amener les enfants en-dessous de 15 ans.
Jusqu'au 18 février 2007.
Mon album photos avec quelques vues de la Fondation Beyeler