Dialogue entre l'historien d'art et le philosophe à l'occasion de la parution du livre de Régis Debray Sur le pont d'Avignon.
Jean Clair et Régis Debray
Jean Clair et Régis Debray : questions sur l'art, aujourd'hui

A.H. et H.S.H.
[12 novembre 2005]
Dialogue entre l'historien d'art et le philosophe à l'occasion de la parution du livre de Régis Debray Sur le pont d'Avignon.
Comme l'écrit Jean Clair dans son livre De Immundo (voir ci-dessous), «le temps est loin où saint Bonaventure enseignait la delectatio. Docere et delectare : l'art s'est longtemps donné pour fin, autant qu'instruire l'esprit, de réjouir les sens». Sans penser que «le temps du dégoût a remplacé l'âge du goût», Régis Debray s'interroge lui aussi dans Sur le pont d'Avignon (voir ci-contre) sur notre époque. «Que vaut-il mieux, le peuple privé d'art dont l'idée effrayait tant Vilar, ou bien l'art sans peuple, autiste et heureux de l'être.»
Celui qui fut jusqu'à ces jours derniers directeur du Musée Picasso, historien d'art internationalement reconnu, commissaire d'expositions inoubliables (Giacometti, L'Apocalypse joyeuse, L'Ame au corps avec Jean-Pierre Changeux pour n'en citer que quelques-unes et sans oublier bien sûr Mélancolie actuellement au Grand Palais), esprit libre d'une très grande lucidité, n'a jamais craint d'aller contre les douteuses facilités des modes intellectuelles. C'est pourquoi Le Figaro a souhaité que Jean Clair débatte avec cet autre intellectuel intrépide qui lui aussi ne veut pas être dupe de l'air du temps, Régis Debray. Dans ses derniers livres, le patron de la revue MédiuM, qu'il sous-titre «transmettre pour innover», s'intéressait en particulier à nos façons de définir le fait religieux (Dieu un itinéraire et plus récemment : les Communions humaines, pour en finir avec la religion ).
Sans vouloir aucunement polémiquer, l'un et l'autre s'interrogent sur certains phénomènes «culturels» d'aujourd'hui. Dans un monde où l'on ne parle plus que de «créateur» mais où l'on confond souvent de cyniques produits avec les oeuvres de l'esprit, Jean Clair comme Régis Debray font porter sur le monde leurs regards aiguisés par une grande érudition et un souci politique de la forme, du langage, de l'expression artistique et intellectuelle en général. Ce sont des passeurs. Ils ont en vue pédagogie et partage. Des questions simples nourrissent leurs interrogations : qui sont ces artistes davantage préoccupés d'eux-mêmes que de causes supérieures voire tout simplement, du public ? Ni l'un ni l'autre ne sont de nostalgiques réactionnaires. Ils sont audacieux intellectuellement, très sensibles aux expressions artistiques du jour qui ont du sens, ne méprisent pas l'émotion, n'ont peur ni du contemporain le plus âpre ni de l'élégance. Ils aiment Homère comme Lucian Freud, Dürer comme Anselm Kiefer. Mais ils ne veulent pas être dupes et on ne les fera pas applaudir sur commande.
Leur véhémence contre la confusion entretenue par certains spectacles délétères, certains plasticiens paresseux, certains artistes un peu trop narcissiques, ou «les prouesses d'épilepsie» est tonique. Ils se méfient de la facilité, des coteries, des snobismes, des modes, et des engouements du marché de l'art. Deux honnêtes hommes en notre temps dans une joute fraternelle. Ils ne prétendent pas donner des leçons mais simplement rappeler ces vérités essentielles dont nous avons besoin et qui semblent se déliter. A la décomposition, ils préfèrent clairement la composition. Légèrement pessimistes et pourtant : «La fin de notre monde n'est pas la fin du monde.»